Paul Déroulède
(1846 - 1914)
Paul Déroulède suscite souvent l'indifférence, voire le mépris dans les milieux nationalistes. C'est une erreur, et même une injustice, car le fondateur de la Ligue des Patriotes est une figure attachante.
Son amour brûlant de la France, l'attachement indéfectible qu'il eut pour les territoires perdus sont une illustration de ses hautes vertus civiques.
Déroulède est aussi de ces hommes qui font montre d'un grand courage physique. Le valeureux soldat ne craint pas non plus de se jeter dans l'aventure d'un coup d'Etat.
L'enfance de Paul Déroulède ne laisse pas entrevoir son futur rôle politique.
Cet enfant né à Paris en 1846 se passionne pour la versification. Le Cid de Corneille aura sur lui une influence puissante. En 1870, ce dandy républicain et pacifiste n'est guère attiré par le tumulte des batailles. Une rencontre avec un importun qui troublait une promenade avec une amie fut décisive : "Je me souviens qu'un vieux paysan, qui avait son fils sous les drapeaux, eut l'indiscrétion de troubler notre tête-à-tête pour me demander, avec anxiété, quand les troupes partiraient.
J'eu l'impudence de lui répondre : "Est-ce que je sais !".
Le regard de mépris que me lança cet homme entra dans mes yeux comme un éclair. (...) Le reproche silencieux de ce père de soldat, dissipa ma torpeur et commença le réveil de ma conscience de Français.
Je sentis que je venais de manquer à la solidarité qui m'unissait, avant tout et malgré tout aux hommes de mon pays.
Pour la première fois, ma prétendue philosophie humanitaire m'apparut comme une apostasie et mon égoïsme amoureux comme une désertion.
La cruauté de ma réponse se révéla à moi dans toute sa vilenie. J'eusse voulu en demander pardon sur l'heure au vieillard, mais il nous avait brusquement tourné le dos, et nous étions de nouveau seuls sur la route (...) un grand pas était fait sur mon chemin de Damas".
Il n'est en effet que temps de venir souffrir sur l'autel de la Patrie. Déroulède s'empresse de rejoindre son unité. Il y fera une campagne brillante. Par un froid terrible, il donne l'assaut à un fortin prussien près de Montbéliard. Voyant venir des renforts ennemis, il les charge à un contre trois ! Le lendemain commence une difficile retraite. Déroulède, exténué, entend son supérieur lui adresser ces mots qui deviendront la devise de la Ligue des Patriotes. Même si tout semble humainement perdu, il faut se battre "quand même, entendez-vous ?
Quand même ! Retenez bien ces mots !". Déroulède se souviendra de ces paroles : "C'est vous, commandant Lanes, qui, au pied de cette sombre forêt de Montbéliard, par cette aube douloureuse d'un jour de retraite, avez été et êtes encore le premier fondateur, le vrai parrain de la Ligue des Patriotes".
Le 29 février 1871, la guerre s'achève et l'Assemblée Nationale ratifie les préliminaires de paix. Or, dans la maison où loge Déroulède, vit une jeune fille de Metz.
Il sera durement affecté lorsque celle-ci, dans une crise de désespoir, maudit "tous les lâches résolus à livrer son pays" : "A aucune heure de ma vie, je n'ai oublié les psaumes de colère lancés sur nous par cette ardente patriote. Sa figure m'apparaît toujours m'inspirant le remord et me dictant le devoir. Oui, nous avions livré de la terre française, nous avions déraciné des coeurs français, nous ne devions plus avoir qu'une mission, rendre une patrie aux expatriés".
Le soir du premier mars 1871, l'ardent Déroulède prononce ce qu'il appelera dans ses souvenirs son serment d'Hannibal : "je me prive, moi, volontairement, des joies de la famille. A partir d'aujourd'hui, je me voue à la revanche, et pour tout aussi longtemps que nos frères séparés n'auront pas été réunis à nous comme par le passé, pour tout aussi longtemps que la France absente n'aura pas repris sa place à leurs foyers, je me donne à l'armée, corps et âme".
En 1872, Déroulède fait paraître les Chants du Soldat. C'est un immense succès. Plus de 100 000 exemplaires auront été vendus. Le critique Paul de Saint Victor dira en 1875 : "le talent est grand mais l'inspiration est plus haute encore. Le poète se soucie moins de ciseler ses vers que de les tremper.
Leur éclat est celui des armes, leur cadence semble réglée sur celle d'une marche guerrière. Il n'entre que du fer dans les cordes de cette lyre martiale ; c'est de l'héroïsme chanté. Ces petits poèmes versent à la France, dans son casque brisé, la boisson des forts".
La postérité a surtout retenu les mauvais vers de Déroulède, pourtant, des générations d'écoliers ont appris ses poèmes, lesquels répondaient à une attente patriotique des Français. Il était d'ailleurs conscient de ses insuffisances.
"Puisse - son [la France] fier triomphe à jamais établi -
Mon nom être englouti dans ce torrent de gloire,
et mon livre inconnu se perdre dans l'oubli !".
Déroulède fut lu dans les territoires occupés d'Alsace et de Moselle. "Un jour, dans une classe du vieux collège libre de Colmar, notre professeur d'humanités a soudain tiré de sa poche un petit livre à la couverture grise et bravement, nous a lu ces poèmes nouveaux.
Pour la première fois depuis la catastrophe, une voix s'élevait pour nous nous affirmait que cette catastrophe dont nous étions victimes n'avait été qu'un accident passager", rapporte un ami de Déroulède.
En 1882, Déroulède lance la Ligue des Patriotes. Ce n'est çà l'origine qu'une association patriotique visant à recouvrer les territoires perdus, sans prétention politique. Déroulède a encore déclaré publiquement qu'il ne pourrait être député que de Strasbourg…
Cependant le mouvement se politise progressivement.
A l'extrême-gauche apparaissent des groupes ouvertement antifrançais, comme la "Ligue antipatriote".
Par ailleurs, en 1886, Grévy (président de la République) déclare à Déroulède que la France renonce définitivement à la revanche, au cours d'un dialogue dramatique rapporté par Barrès.
Grévy : "Strasbourg, Metz, jamais…"
Déroulède : "Ne dites pas "jamais". Dites "pas cette année, pas l'année prochaine", mais ne dites pas "jamais"".
C'est tout naturellement que la Ligue des Patriotes soutient le général Boulanger. Comme le déclare Déroulède lui-même, "j'ai trouvé mon homme, il s'appelle Boulanger".
Déroulède pense naïvement que l'on peut réformer la République, et se porte à la pointe du combat pour la révision de la constitution. Car soutenir Boulanger, c'est soutenir "celui qui nous délivrera des chinoiseries parlementaires et des bavards impuissants".

Déroulède haranguant la foule.
Déroulède est membre du Comité Boulangiste, dont l'unité préservée tient du miracle. L'historien Bertrand Joly avance cette explication plausible : "la haine pour la République opportuniste dépasse les antipathies réciproques (…). Cette haine pour Ferry est l'un des sentiments politiques les plus curieux de l'histoire ; elle a été encore plus forte, plus absolue que l'antisémitisme de l'époque".
Dans la soirée du 27 janvier 1889, jour de la victoire électorale à Paris, Déroulède tente vainement de vaincre les préventions de Boulanger à marcher sur l'Elysée. La réaction du gouvernement ne se fait pas attendre, la Ligue des Patriotes est dissoute.
Déroulède conserve néanmoins son siège de député. A la chambre, il dénonce le colonialisme qui "disperse les énergies françaises". En matière sociale, il se distingue en 1891 en insistant vigoureusement pour que le repos hebdomadaire soit légalement le dimanche.
Lors du scandale de Panama, il mène la charge contre Clémenceau. La même année, lorsque le député Camille Dreyfus réclame la Séparation, Déroulède s'insurge en ces termes : "Je suis surpris qu'un débat semblable soit précisément ouvert devant nous, non pas par un des trente-six millions de catholiques mis en cause, mais bien par un des cinq cents ou six cents mille israélites. (…) Je proteste quand je vois que l'on veut déchristianiser la France pour la judaïser !".
Après une retraite politique prématurée, Déroulède reprend du service quand la France est attaquée. Dreyfus a trahi et aété débusqué. Le jour de son arrestation, il a avoué sa culpabilité. Mais certains refusent l'évidence et choisissent de se liguer contre l'Armée et la Patrie.
Durant l'Affaire, les relations de Déroulède sont cependant tendues avec les autres tribuns antidreyfusards.
Guérin reproche à Déroulède sa mollesse.
On ne peut cependant lui dénier un grand courage physique, comme ce jour où entrant dans un meeting anarchiste, il s'écrie : "Vive l'Armée !". Les partisans de Dreyfus l'expulsent en déblatérant "A bas la Patrie !".
En février 1899, la Franc-Maçonnerie organise le meurtre du président Félix Faure, hostile à une révision du procès.
C'en est trop ; les nationalistes envahissent les boulevards, provoquant une belle bagarre avec les anarchistes rue Faubourg Montmartre. Déroulède fomente un coup d'Etat. Le cri d'alarme est lancé par la presse de gauche. Les Droits de l'Homme titrent "les antisémites s'apprêtent".
Le jour des obsèques du président, Déroulède tente d'entraîner le général Roget à marcher sur l'Elysée, qui s'y refuse. C'est un échec. La Libre Parole accusera Guérin d'avoir fait capoter le coup. Jugé en Haute Cour, Déroulède est contraint au bannissement. Il se retire en Espagne à Saint Sébastien.
Signe de vieillesse, il adopte un ton plus modéré dans les dernières années de sa vie.
En 1913, il est épuisé. Il reçoit la bénédiction papale, finit par se confesser et meurt avec les Sacrements de l'Eglise dans des souffrances atroces. Sa soeur dévote recueille son dernier soupir.
Nous sommes le 29 janvier 1914.
Jean Dartois
Article tiré de la revue "L'Héritage"
© RF
LE CLAIRON (Paul Déroulède - 1875)
L'air est pur, la route est large
Le clairon sonne la charge
Les zouaves vont en chantant
Et la haut sur la colline,
Dans la forêt qui domine,
Le Prussien les attend.
Le clairon est un vieux brave
Et lorsque la lutte est grave,
C'est un rude compagnon;
Il a vu mainte bataille
Et porte plus d'une entaille,
Depuis les pieds jusqu'au front
C'est lui qui guide la fête,
Jamais sa fière trompette
N'eut un accent plus vainqueur,
Et de son souffle de flamme,
L'espérance vient à l'âme,
Le courage monte au coeur.
On grimpe, on court, on arrive,
Et la fusillade est vive
Et les Prussiens sont adroits;
Quand enfin le cri se jette:
"En marche! A la baïonette!"
Et l'on entre sous le bois.
A la première décharge,
Le clairon sonnant la charge
Tombe frappé sans recours;
Mais, dans un effort suprême,
Menant le combat quand même,
Le clairon sonne toujours.
Il est là, couché sur l'herbe,
Dédaignant, blessé superbe,
Tout espoir et tout secours;
Et sur sa lèvre sanglante,
Gardant sa trompette ardente,
Il sonne, il sonne toujours.
Et cependant le sang coule,
Mais sa main qui le refoule,
Suspend un instant la mort,
Et de sa note affolée,
Précipitant la mêlée,
Le vieux clairon sonne encor.
Puis dans la forêt pressée,
Voyant la charge lancée
Et les zouaves bondir,
Alors le clairon s'arrête,
Sa dernière tâche est faite:
Il achève de mourir.