Par un curieux acharnement à travestir le vrai, nos livres pour l’enseignement, des petites classes aux lycées, s’appliquent à faire croire que les auteurs de l’Antiquité ont tous sombré dans un noir oubli dès la chute de Rome et ne furent à nouveau connus en Occident que par les Arabes qui, eux, prenaient soin de les traduire. Ce n’est qu’au temps de la Renaissance, au réveil d’un sommeil de plus de mille années, que les humanistes, en Italie puis en France et en Angleterre, auraient pris le relais et étudié les textes grecs et romains. Vérité sans appel que toutes sortes de romanciers, de polygraphes et de journalistes pour revues d’histoire ou de culture acceptent encore sans chercher à y voir d’un peu plus près. Personne ne prend même la peine de s’expliquer et de convaincre ; cela va de soi.
Pourtant, tout est revoir. Les leçons et les principaux ouvrages des savants, philosophes, poètes et dramaturges de l’Antiquité ne furent jamais, à aucun moment, ignorés des lettrés en Occident. On nous dit « sans les Arabes, vous n’auriez pas connu Aristote ! ». C’est inexact, archi faux. Parler d’ « Arabes » n’est pas seulement une facilité de langage mais une grave impropriété qui cache sans doute une mauvaise action, à savoir la volonté de taire la véritable identité des auteurs musulmans les plus féconds et les mieux connus, ceux qui ont le plus écrit en toutes sortes de domaines. C’étaient, pour la plupart, des Syriens, des Egyptiens ou des Espagnols qui, soumis par la conquête, avaient adopté la langue et l’écriture des maîtres. Les Perses, eux, avaient gardé leur langue.
En tout état de cause, les clercs d’Occident n’ont pas attendu les musulmans. Aristote était connu et étudié à Ravenne, au temps du roi des Goths Théodoric et du philosophe Boèce, dans les années 510-520, soit plus d’un siècle avant l’hégire. Cet enseignement, celui de la logique notamment, n’a jamais cessé dans les écoles cathédrales puis dans les toutes premières universités et l’on se servait alors de traductions latines des textes grecs d’origine que les érudits, les philosophes et les hommes d’Eglise de Constantinople avaient pieusement gardés et largement diffusés. Les traductions du grec en langue arabe et de l’arabe en latin, que l’ont attribue généralement à Avicenne, à Averroès et à Avicébron (auteur juif) sont apparus relativement tard, pas avant les années 1200, alors que tous les enseignements étaient déjà en place en Occident et que cela faisait plus d’un siècle que la logique, directement inspirée d’Aristote, était reconnue comme l’un des sept « arts libéraux » du cursus universitaire. De plus, ce que les Arabes donnaient à lire ne fut pas bien accepté. Les autorités ont interdit ces travaux d’auteurs musulmans qui revendiquaient pour eux seuls l’héritage Antique mais ne présentaient que des versions « arrangées », inspirées davantage par une propagande religieuse que par le respect des textes originaux. Les « traducteurs » avaient supprimé tout ce qui pouvait paraître en contradiction avec l’enseignement de l’Islam.
En tout état de cause, ces traducteurs, auxquels nous devrions tant, n’étaient certainement pas des Arabes et, pour la plupart, pas même des musulmans. Les conquérants d’après l’hégire n’ont porté que peu d’intérêt à la philosophie des Grecs de l’Antiquité dont les populations soumises, en Mésopotamie, en Syrie et en Chaldée, gardaient pieusement les textes et l’enseignement. Les lettrés ne s’étaient pas tous convertis et non pas, loin de là, adopté volontiers la langue de l’occupant. Le grec demeura langue officielle en Egypte et en Syrie jusque vers l’an 700. Le syriaque, parlé araméen de la ville d’Edesse, ne fut abandonné par les lettrés qu’au cours du XIIIème siècle. Pendant plusieurs centaines d’années, les grands centres intellectuels de l’Orient, Ninive, Damas et Edesse, sont restés ceux d’avant la conquête musulmane. La transmission du savoir y était assurée de génération en génération et les nouveaux maîtres n’y pouvaient porter quoi que se soit de leur propre. Dans les années 800, l’un des célèbres savants de Bagdad, Human Ibn Isbak, helléniste distingué qui entreprit de longs voyages à travers l’Asie Mineure pour recueillir quantité de manuscrits grecs, traduits en suite dans son atelier d’écriture, était un Chrétien. En Espagne, la ville de Tolède, et plusieurs autres cités épiscopales ainsi que les grands monastères étaient des centres intellectuels très actifs, tout particulièrement pour les traductions de l’antique bien avant l’invasion musulmane et la chute des rois Visigoths. L’école des traducteurs arabes de Tolède est un légende rien de plus.
En réalité, ces travaux des Chrétiens sous occupation musulmane n’étaient, en aucune façon, l’essentiel. Ils ne présentaient que peu d’intérêt. Les Chrétiens d’Occident allaient aux sources mêmes, là où ils étaient assurés de trouver de textes authentiques beaucoup plus variés, plus sincères et en bien plus grands nombre. Chacun savait que l’empire romain vivait toujours, intact, vigoureux sur le plan intellectuel, en Orient. Métropole religieuse, siège du patriarche, Constantinople est demeurée, jusqu’à sa chute et sa mort sous les coups des Ottomans de Mehmet II, en 1453, un centre de savoir inégalé partout ailleurs. On avait nul besoin d’aller chercher l’héritage et grec et latin à Bagdad ou à Cordoue : ils survivaient, impérieux et impérissables, dans cette ville chrétienne, dans ses écoles, ses académies et ses communautés monastiques. Le patriarche Photius (+895) avait lui-même écrit une longue suite d’exégèses des auteurs latins rassemblés par ses disciples. Les peintures murales et les sculptures des palais Impériaux comptaient les exploits d’Achille et d’Alexandre et l’empereur Constantin Porphyrogénète (+951) accueillait dans sa cour tout un cercle de savants et d’encyclopédistes.
Les hommes d’Eglise et les hommes de pouvoir, les marchands mêmes, fréquentaient régulièrement Constantinople et avaient tout à y apprendre. Nos livres de classe disent qu’ils ont attendus les années 1450 et la fuite des habitants des rives du Bosphore devant les Turcs pour les découvrir et connaître les savants et les lettrés grecs, pour faire d’eux leurs maîtres, mais c’est, là encore, pécher par ignorance ou par volonté de tromper. C’est écrire comme si l’on pouvait tout ignorer des innombrables séjours dans l’Orient, mais dans un Orient chrétien de ses latins curieux d’un héritage qu’ils ne pouvaient oublier. La ville phare du Levant, objet des rêves et des convoitises, n’était ni Bagdad ni Le Caire, mais bien cette métropole chrétienne et grecque, où l’on parlait grec et où tout semblait plus riche et plus merveilleux. En comparaison, les pays d’Islam n’apportaient rien d’équivalent. Pas même sur le plan des affaires : le grand marché pour quantité de produits, et tout spécialement pour le luxe, étaient à Constantinople, dans les échelles et les ports de ce quartier riverain de la Corne d’Or. Un peu plus de trente années après la première croisade, un Burgundio de Pise, fils de négociant croit-on, y a vécu pendant six années, de 1135 à 1140. Passionné de tout, il se mit à l’œuvre pour traduire en latin annoter et commenter les Pères de l’Eglise, notamment Jean Chrysostome et Jean Damascène, puis les traités de médecine d’Hippocrate et de Galien, puis des livres d’histoire naturelle, d’agriculture et d’économie agraire. De retour, il offrit à sa ville de Pise le très célèbre manuscrit des Pandectes, recueil des décisions des juristes romains rassemblées par l’empereur Justinien, 600 ans plus tôt. Il proposa à l’empereur Frédéric Barberousse un vaste projet de traductions de tous les ouvrages grecs que l’on pourrait trouver. Burgundio fit école ; il eut de nombreux disciples, notamment à l’Université de Bologne : Rolando Bandinelli, maître en théologie, plus tard pape sous le nom d’Alexandre III et Ugucione, professeur de droit canon puis évêque de Ferrare. Ces gens-là n’avaient que faire des traductions ou pseudo-traductions « des Arabes ».